Se connecter à la joie à l’ère du chaos

Il y a une phrase que j’entends souvent, en ce moment. Pas tout à fait formulée ainsi, mais elle revient sous différentes formes :

« Je veux avancer et en même temps, je n’y arrive pas, je me sens comme retenu-e. » 
 « J’ai des projets, de l’envie et en même temps, quelque chose en moi me plombe. » 
 « Je me lève avec de l’élan et puis je lis les nouvelles... »

Et voilà. Le soufflé retombe.

Ce que je vais vous proposer de nommer aujourd’hui, c’est un phénomène que la psychologie connaît bien, mais que nous vivons peut-être avec une intensité particulière à cette époque : la dissonance cognitive. Non pas comme un bug, ni comme une faiblesse. Mais comme un signal. Et une invitation.

Ce que c'est, sans jargon

La dissonance cognitive est la tension interne qui surgit lorsque des croyances, des émotions et/ou des comportements entrent en contradiction les uns avec les autres. Le terme a été théorisé dès 1957 par le psychologue américain Leon Festinger, et il est depuis l’une des notions les plus étudiées en psychologie sociale.

Concrètement ? Deux réflexions, pensées, convictions… « cognitions » sont dissonantes quand elles « ne vont pas bien ensemble ». Par exemple : « je sais que fumer tue » et pourtant « je continue à fumer ».

Mais dans notre quotidien d’aujourd’hui, la dissonance prend des formes bien plus subtiles et bien plus intenses :

« Je crois profondément en ce que je fais et en même temps, à quoi bon dans un monde qui part dans tous les sens et manque de sens ? »

« Je veux créer, contribuer, me lancer et en même temps, je me sens coupable de m’enthousiasmer alors que tant de gens souffrent. »

« Je suis aligné·e avec mes valeurs et en même temps, je travaille dans un système qui ne les partage pas toujours. »

La bonne nouvelle, et non des moindres, c’est que la dissonance cognitive n’est pas un trouble mental. Ce n’est pas une pathologie, ni un bug. C’est un phénomène psychologique normal et universel, que tout le monde vit.

Ce qui change, c’est son intensité. Et en ce moment, pour beaucoup d’entre nous, cette intensité est particulièrement élevée.

Pourquoi maintenant, pourquoi si fort ?

Des chercheurs en psychologie parlent de « dissonances axiologiques », des conflits entre nos valeurs profondes et la réalité que nous percevons autour de nous, qui génèrent une crise de sens parfois profonde.

Ce n’est pas de la sensiblerie. C’est une réponse saine d’un être humain conscient face à un monde dont les signaux sont souvent contradictoires et douloureux.

Et il y a quelque chose que j’observe beaucoup dans mon travail : cette dissonance est particulièrement aiguë chez celles et ceux qui ont une conscience aiguisée du réel. Ce n’est donc pas un signe de fragilité. C’est souvent le signe d’une grande sensibilité, d’une grande intégrité et d’un besoin vital de cohérence intérieure.

Les recherches en neurosciences montrent d’ailleurs que nous sommes câblé-es pour chercher cette cohérence : nos choix passés, dont nous nous souvenons, influencent nos valeurs actuelles. Autrement dit, notre cerveau travaille en permanence à « se mettre d’accord avec lui-même ». Quand le monde extérieur rend cet accord impossible, la tension monte.

Ce que ça fait dans le corps

Je ne peux pas parler de dissonance cognitive sans parler du corps, parce que ce serait passer à côté de l’essentiel.

La tension psychologique ne reste pas dans la tête. Elle descend. Elle s’installe. Elle cherche une sortie. Une ex-pression.

Les manifestations peuvent être physiques : tensions musculaires, troubles du sommeil, maux de tête liés au stress, fatigue chronique,… autant de signaux que le corps envoie pour dire que quelque chose demande à être écouté. J’en parle plus en détail dans mon article sur le véritable langage du corps. Ce que je veux souligner ici, c’est que votre corps n’est pas en train de vous trahir. Il est en train de vous parler.

Quand vous sentez un nœud à l’estomac en ouvrant votre ordinateur un matin, quand vos épaules remontent toutes seules à la lecture des nouvelles, quand votre voix perd de sa couleur et de son élan, ce ne sont pas de simples inconforts à faire taire. Ce sont des informations, des messages. Des invitations à vous (s’)arrêter, à (s’)écouter, à (s’)ajuster.

Pas résoudre. Écouter.

Face à la dissonance cognitive, notre réflexe spontané est de chercher à l’éliminer : soit en niant la réalité extérieure (« ça ne peut pas être si grave »), soit en abandonnant nos élans intérieurs (« à quoi bon avancer dans ce monde-là ? »). La théorie de Festinger montre que l’individu va souvent modifier ses convictions pour rester cohérent avec un comportement qu’il « ne peut pas » changer.

Mais il existe une troisième voie, qui pourrait paraître moins instinctive, plus exigeante, à nous, êtres humains ; et qui pourtant est bien plus naturelle et bien plus libératrice : apprendre à écouter la tension, sans chercher à la résoudre.

Ce n’est pas de la résignation. C’est une forme de maturité intérieure qui consiste à dire : « Tous mes sens perçoivent la réalité du monde ET je choisis d’agir depuis ma zone d’influence. Ces deux choses peuvent coexister. »

5 pistes concrètes pour rester sain·e de corps et d'esprit

  1. Ex-primez, nommer ce que vous vivez

    Avant tout, posez des mots sur ce que vous traversez. La dissonance cognitive perd de son emprise dès qu’on la reconnaît pour ce qu’elle est : un phénomène normal, humain, et temporaire. Écrire dans un journal, en parler à quelqu’un de confiance, ou tout simplement vous dire intérieurement « ah, c’est ça qui se passe ». Ce geste simple crée déjà de l’espace. Ex-primer, c’est « faire sortir ce qui importe, ce qui pousse ».
  1. Doser votre exposition aux nouvelles

    Limiter l’exposition aux nouvelles et aux médias sociaux, apprendre à doser et à s’écouter, et diversifier ses sources d’information en les équilibrant avec des contenus plus constructifs sont des stratégies reconnues par les chercheurs pour préserver sa santé mentale dans un contexte de crise. Ce n’est pas de l’aveuglement. C’est de l’hygiène.

    Concrètement : choisissez un créneau défini pour vous informer (PAS le matin au réveil, PAS le soir avant de dormir), et cultivez aussi des sources qui montrent ce qui avance, ce qui se crée, ce qui résiste.
  1. Agir à votre échelle, sans vous presser de sauver le monde

    Agir offre une perception de contrôle et contribue à la réduction de l’anxiété, montrent les recherches en psychologie. Mais attention : pas n’importe quelle action. L’action qui compte, c’est celle qui est alignée avec vos valeurs et à la mesure de vos ressources du moment.

    Cela peut être tout petit : une conversation sincère, un choix de consommation, un projet avec des ami·es, du temps offert à une cause qui vous tient à cœur. Ce qui compte, c’est la cohérence, même partielle, même imparfaite.
  1. Revenir au corps. Souvent et avec bienveillance

    Respirez. Bougez. Dansez. Chantez. Posez vos pieds dans l’herbe. Prenez conscience de vos tensions et accueillez-les sans les combattre.

    Plusieurs études montrent qu’une simple promenade dans la nature améliore significativement l’humeur et la confiance en soi, même chez des personnes en état de détresse.

    Le corps n’est pas un obstacle à traverser pour accéder à la clarté mentale. Il est le chemin vers elle.
  1. Trouver ou cultiver votre communauté

    S’engager dans des actions collectives et contribuer à un sentiment d’appartenance et de solidarité fait du bien à la santé mentale. Trouver des espaces où vous pouvez parler de ce que vous vivez, sans devoir « aller bien », est une des ressources les plus précieuses qui soit.

Un mot pour finir

On peut être éco- et/ou politico-anxieu·se ET aller bien.

C’est peut-être cela, la santé mentale à notre époque : non pas l’absence de tension, mais la capacité à l’écouter et l’ex-primerÀ rester debout, ancré·e, créatif·ve, même quand le monde vacille.

Ce n’est pas une performance. C’est un choix, renouvelé chaque jour. Et certains jours, c’est difficile. Et c’est normal aussi.

Alors si certains matins vous avez du mal à vous mettre à la tâche, si l’élan se heurte au doute, si la joie coexiste avec l’inquiétude ; vous n’êtes pas cassé·e. Vous êtes humain·e, conscient·e, et en train de naviguer dans quelque chose de réellement complexe.

Prenez soin de vous. De votre corps, de votre voix, de votre espace intérieur.

C’est de là que tout commence.

Vous vivez cette tension entre votre élan et la réalité du monde ?